Les garçons aux champs, la fille « à la maison ».

Vendredi 20 janvier,

Cher Blog, voici d’où je t’écris.

 

 

 

 

 

 

Ca fait 10 jours tout rond que nous sommes partis ; cette journée est l’occasion idéale de faire un petit point :

Nous avons l’impression d’être ici depuis des semaines, des mois tant le contraste est sévère. En résumé,

– nous avons survolé Shashemene (le village des rastas du monde entier) ;

– nous sommes restés 3 ou 4 jours chez les rastas du Dorsé Village ; nous y avons fait 3 photos (2 installations de Nico, 1 photo de Flo), nous y avons bu (selon l’addition présentée) 30 bières (en 3 jours, à 3 ?!?). En 4 jours, à nous trois cumulés, nous avons utilisé l’équivalent de l’eau de la douche d’une personne en France (soit ici : moins d’un quart de douche/personne/jour).. On n’aurait peut-être dû se doucher à la bière..

– nous sommes descendus au plus profond de la Vallée de l’Omo, à Turmi où nous sommes actuellement. Température au soleil 40 degrés. Le site du camp est aussi roots que magnifique. Face à une rivière asséchée, sous les acacias, je prends conscience de l’importance de l’eau (et à quel point j’aime le Perrier rondelle avec des glaçons) : lorsque cette rivière coulait, les gens pouvaient laver leur linge, se laver, pêcher, cultiver des légumes et des plantes. Là, il n y a plus rien à cultiver, plus grand chose à vendre à part leur excellent café. Alors, on « vend » ses gens ou du moins, on monnaye la moindre photo que le touriste prendra dans cette communauté :  Bienvenus chez les Hamer : les hommes sont immenses, noir ébène et ont un fier port de tête. Les femmes ont les cheveux peints de terre rouge et ne sont habillées que d’une peau de bête autour des hanches et sur le sexe. Ils sont parés de milles colliers en métal, grigris en perles multicolores. Ils sont souriants et gentils ; l’argent, lui, va aux pseudo-guides touristiques locaux et autres gratte-sous avides de « saigner le blanc » jusqu’au dernier sous.. En effet quand les blancs (farengi) débarquent, c’est l’aubaine pour gagner du pognon : chaque photo « snapshoot » se monnaye 10 bir (env. 0,5€), le droit d’entrée simplement dans un village a aussi son coût. Tout a son coût ici. Alors bien sûr, si ils ont à faire à des photographes professionnels comme nous, c’est 6000 birs pour 3 jours, plus, au dernier moment, 1500 bir car ils ont décidé qu’il fallait une autowisation « rrrrégionale », etc. On s’est bien fait plumé mais ca vallait le coup (cf photo de Nico dans l’arbre en bas d’article) ! Initialement, Nico voulait pour cette photo, fabriquer des balançoires dans un arbre immense et qu’on y accrochent des chèvres beuglantes, … on révise donc nos estimations vue la complexité des négociations et on attendra pour l’arbre à biquettes volantes..

 

Aujourd’hui moi, je reste ici, sous les acacias pour cause de migraine aigüe toute la nuit. Les garçons aux champs, la fille « à la maison ».

J’ai culpabilisé bcp de ne pas aider les garçons aux installations tous les jours, mais il faut bien se rendre à l’évidence : je suis une fille : alors s’il faut faire du découpage aux ciseaux de feuilles de bananiers séchées par exemple ou des petits nœud-noeuds, je suis à fond mais.. pour ce qui est de porter des troncs d’arbres (sous le soleil avec une tourista en bas et une migraine en haut) et bien… je dois admettre que c’est pas mon truc. Bon, j’essayerai de faire des efforts quand j’irai mieux !

 

Je ne culpabilise plus car c’est Nicolas qui a choisi de faire ce travail complexe où les imprévus, les refus sont notre lot quotidien; je suis là pour le soutenir, lui donner mon avis, ma vision. Moi aussi j’ai besoin de réfléchir à ce que je vais faire. Il le comprend tout à fait et m’en a jamais fait le reproche. Au contraire, il me pousse à développer le mien. Alors qu’ils viennent de se taper une journée entière à faire « la moumoutte » dans « les champs », les garçons sont toujours partant pour continuer à bosser sur mes photos le soir venu.

Concernant mon travail, cette semaine : 2 images réalisées qui correspondront à 2 séries :

1_ traquer la modernité ou les changements au sein des populations des tribus ou régions visitées. Toujours dans des paysages composés « à la Floriane » et en prolongement de la série « Hip Hop religion » commencée en binôme au Ladakh (avec une petite mise en scène au premier plan puis le décor géant derrière). Cf photo Flo chez les Dorzé publiée précédemment sur le blog

2_« how much can you carry ?» : l’idée m’est venue au cours de ces longues heures de route en voiture : tous ces marcheurs, au bord de la route, qui portent leur vie sur la tête (un bidon d’eau, du linge, de la nourriture, de larges feuilles de bananiers,…). Je suis encore en mode « test » en essayant de faire tenir une bouteille de coca sur la tête de Moh. Mais il dit qu’il a le crâne oblong. Le fond est une « belle » bâche blanche et bleue, délavée comme un vieux jean; nous l’avons négociée difficilement au village : – « je t’achète ta vieille bâche en plastique pourrie et je file t’en acheter une neuve, plus grande et plus solide » dit la blanche ; – « oui, mais tu doubles le prix en plus pour avoir la pourrrie, farengi » répond le local. « Bon, ok, va pour le double » conclut la blanche. La blanche pense « euh, je me suis encore faite avoir.. Ce qui est rare est cher.. »). Le local conclut « alors comme ça les touristes kiffent les bâches en toile pourrie ?… mmm.. pas mal, plus besoin de se faire chier à faire de l’artisanat hyper compliqué »
Il est 17h30, dans 1h le soleil se couche, dans 1h30 on ne voit plus rien. Je vais aider les garçons pour la prise de vue. Il y a toujours bcp de taf et nous devons aller vite, pensez à tous, parler avec les gens, vérifier les flashs etc. : les hamers arrivent pieds nus à travers la savane, parés de leur plus beaux bijoux, les gamins courent tous nus partout. Ils ont un sourire radieux et les cheveux rouges sang. Tout le monde active pour la photo, l’instant est magique. A ce moment, nous reçevons un coup de fil, c’est Moh qui répond « Flo, c est pour toi le téléphone ». J’ai vraiment très peur : la dernière fois que Moh a répondu au téléphone, il y a 2 jours, c’était pour annoncer à Coco que son Papi était décédé. D’ailleurs, c’est son enterrement aujourd’hui. La dernière fois, c’était juste avant une photo aussi.. J’entends mal ma sœur dans le combiné, elle a l’air épuisée, elle a du mal à parler. J’ai peur. « Flo, j’ai accouchée ! Trop tôt certes, à 7 mois et demi, mais ca va, c ‘est une fille, elle s’appelle Charlotte, elle pèse que 2,2 kgs et est en couveuse, mais elle va bien ! » Ouff… je pleure un peu et me remet immédiatement dans la photo qui a lieu. Une femme hamer donne le sein à son bébé juste devant moi.

Sacrée journée : une mort, une naissance, une photo inoubliable !